Urgence : police 17SMS 114Violences Femmes Info 3919 (24h/24, gratuit, anonyme)

Quitter la relation

L’addiction et le craving dans les relations toxiques

Vous pouvez savoir que la relation était violente, vouloir ne plus y retourner, avoir compris intellectuellement ce qui s’est passé, et ressentir malgré tout un besoin extrêmement puissant de l’autre.

L’emprise peut avoir créé une véritable relation de dépendance. Marie-France Hirigoyen fait explicitement l’analogie avec la toxicomanie et indique qu’il faut prendre en compte l’état de manque. C’est l’un des passages les plus importants pour comprendre l’après-séparation.

Ce que personne ne vous avait annoncé

L’état de manque

L’emprise peut avoir créé une véritable relation de dépendance. Cela permet de comprendre pourquoi une personne peut :

  • savoir que la relation était violente ;
  • vouloir ne plus y retourner ;
  • avoir compris intellectuellement ce qui s’est passé ;
  • et ressentir malgré tout un besoin extrêmement puissant de l’autre.

Le manque ne signifie donc pas que la séparation était une erreur.

Le paradoxe central

L’autre comme source d’apaisement

Un mécanisme particulièrement important apparaît lorsqu’une difficulté extérieure survient. La personne peut rechercher du réconfort auprès du partenaire et retrouver immédiatement l’ancien fonctionnement : « lui seul peut me sauver ».

Cela crée un paradoxe majeur : la personne auprès de laquelle la victime cherche son apaisement peut être celle-là même qui participe à son insécurité.

Un exemple clinique

Dans l’exemple donné par Hirigoyen, une femme progresse en thérapie, commence à poser des limites et dit se sentir beaucoup plus forte. Son compagnon perçoit d’ailleurs ce changement et modère sa violence.

Mais à la suite d’inquiétudes concernant son emploi, il se montre réconfortant. Très rapidement, son fonctionnement antérieur réapparaît : son langage redevient flou et imprécis. Elle constate elle-même : « je rechute, on revient à la case départ, lui seul peut me sauver ! »

Cet exemple montre comment un moment de réconfort fourni par le conjoint peut réactiver brutalement la dépendance, y compris alors qu’un travail thérapeutique de dégagement de l’emprise était engagé.

Les retours en arrière

La rechute

Une reprise de contact, un rapprochement ou simplement le fait que le partenaire redevienne une source de réconfort peut réactiver très rapidement la dépendance.

Cela permet de penser certains retours non comme une incompréhensible volonté de retourner vers la violence, mais comme la réactivation d’un système de dépendance relationnelle. La personne qui génère une partie de l’insécurité est également devenue celle auprès de laquelle la victime a appris à rechercher l’apaisement. La séparation ne suffit donc pas nécessairement à interrompre immédiatement ce fonctionnement.

Ne culpabilisez pas si, après avoir réussi à partir, vous y êtes retournée : il faut en moyenne 7 à 10 retours pour réussir à partir définitivement.

Faire l’apprentissage de la vie sans lui

Hirigoyen donne l’exemple d’une autre femme qui, pendant ses séances, se plaint constamment de son mari tout en lui trouvant de nombreuses excuses. Puis quelque chose change : son discours devient plus ferme, elle semble plus vivante et plus joyeuse. Son mari est absent du domicile depuis quinze jours. Cette période lui permet de faire l’apprentissage de la vie sans lui.

La séparation peut ainsi constituer un apprentissage progressif d’un fonctionnement autonome. La personne expérimente concrètement qu’elle peut vivre, agir, éprouver de bons moments et fonctionner sans que le partenaire soit présent.

Une reprise de contact peut aussi être un moment de danger

La période de séparation est celle où le risque est le plus élevé, et un retour ou un refus de retour peut relancer la pression. Si vous craignez pour votre sécurité, évaluez où vous en êtes avant de répondre.

Évaluer le danger · Quand les retours deviennent du harcèlement

Urgence : 17 · SMS 114 · 3919

Ce que l’addictologie apporte

La mémoire de dépendance

Certains protocoles de traitement du craving s’appuient sur le concept de mémoire de dépendance. Ils ne ciblent pas seulement l’origine du comportement, mais également :

  • une expérience de consommation ;
  • une perte de contrôle ;
  • une rechute ;
  • une envie particulièrement forte ;
  • les représentations mentales liées au produit ;
  • les indices internes ou externes capables de déclencher l’envie.

L’idée est qu’une partie du comportement addictif est soutenue par un réseau mnésique appris, susceptible d’être réactivé par des stimuli. Cette hypothèse est intéressante pour les violences conjugales. On peut imaginer, sans prétendre pour autant qu’il s’agit d’une addiction au sens diagnostique, une forme de mémoire relationnelle de récompense.

Lors d’un épisode de manque, la victime ne réactive pas nécessairement mentalement les insultes, la peur, les menaces ou l’humiliation. Elle peut au contraire réactiver :

  • son sourire ;
  • les vacances ;
  • les débuts de la relation ;
  • une réconciliation ;
  • la sexualité ;
  • les messages amoureux ;
  • la sensation d’être choisie ;
  • la fusion ;
  • les moments où il redevenait extrêmement tendre.

Ces représentations pourraient elles-mêmes entretenir le désir de retrouver la personne. Ce serait donc une piste de travail différente du seul fait de se rappeler tout le mal qui a été fait.

La question « peut-il changer ? », en détail

Une question plus précise

Le manque de la personne, ou le manque d’un état interne

Certains protocoles issus du champ des addictions ciblent non pas l’objet lui-même, mais l’état ressenti au contact de cet objet. La transposition aux violences conjugales est particulièrement intéressante. Chez certaines victimes, ce qui semble maintenir le lien pourrait être moins le désir de la personne que le désir de retrouver ce qui était ressenti avec elle dans certaines situations :

  • se sentir désirée ;
  • être choisie ;
  • être fusionnelle ;
  • être rassurée après avoir cru qu’il allait partir ;
  • sentir qu’il l’aime après une crise ;
  • retrouver l’homme du début ;
  • retrouver l’intensité ;
  • retrouver le soulagement lorsque la violence cesse ;
  • ressentir l’euphorie de la réconciliation.

Quand il vous manque, qu’est-ce qui vous manque exactement ? Est-ce la personne, ou un état interne associé à certaines expériences vécues avec elle ?

Ce n’est pas du tout la même chose, et ce n’est pas du tout le même travail.

Concrètement

Passer la vague sans le recontacter

Le craving, c’est l’envie irrépressible qui monte d’un coup, souvent sans que rien ne l’annonce. En addictologie, il désigne l’envie de consommer. Ici, c’est l’envie de lui écrire, de l’appeler, de regarder ses réseaux, de savoir ce qu’il fait. Il se reconnaît à quelques signes.

  • Une envie qui monte en quelques secondes et occupe toute la tête.
  • Un manque qui se sent dans le corps : poitrine serrée, ventre noué, impossibilité de dormir.
  • Des négociations avec vous-même : « un seul message », « juste pour savoir », « c’est pour les enfants ».
  • La relecture en boucle des anciens messages, des photos, de son profil.
  • Les violences qui paraissent soudain moins graves qu’avant-hier.
  • Un soulagement immédiat quand le contact a lieu, puis une chute quelques heures après.
  • De la honte, et l’idée que vous êtes la seule à qui cela arrive.
  • L’envie qui revient plus fort quand vous êtes fatiguée, seule, ou après avoir bu.

Le craving monte, puis il redescend

Une envie de ce type n’augmente pas indéfiniment. Elle atteint un sommet, puis elle retombe, en général en quelques dizaines de minutes. Tout l’enjeu est de ne pas prendre de décision pendant ce sommet : ce n’est pas le moment où vous voyez clair, c’est le moment où vous avez mal.

Décider la règle une fois pour toutes

Le « no contact » fonctionne parce qu’il supprime la décision au moment où elle est la plus difficile à prendre. Ne pas répondre, ne pas lire, bloquer si c’est possible. S’il y a des enfants, un canal unique et écrit, réservé à l’organisation, suffit : tout le reste peut rester fermé.

Écrire la liste, et la garder

Notez, un jour où vous allez à peu près bien, cinq faits précis : ce qu’il a dit, ce qu’il a fait, ce que vous avez ressenti, avec les dates. Pas une analyse, des faits. C’est cette liste qu’on relit pendant une vague, parce que la mémoire, à ce moment-là, ne la fournit plus.

Repérer vos déclencheurs

Une chanson, un dimanche soir, une date d’anniversaire, une photo, l’alcool, la fatigue, une mauvaise nouvelle. Les déclencheurs se répètent. Quand ils sont identifiés, la montée devient prévisible, donc moins affolante.

Prévoir qui appeler, nommément

Une ou deux personnes, prévenues à l’avance, qu’on peut appeler sans avoir à expliquer la situation depuis le début. En l’absence de proche disponible, le 3919 est ouvert pour cela aussi, et il n’est pas réservé aux situations d’urgence.

Laisser passer vingt minutes

Une règle simple : aucune réponse, aucun message, aucune décision pendant la vague. Vingt minutes, une marche, une douche, un appel. Si l’envie est toujours là après, elle sera au moins devenue discutable.

Remettre des liens à la place

Le vide ne se comble pas par la volonté. Un groupe de parole, une activité régulière, une amitié reprise : ce sont les seules choses qui finissent par occuper la place qu’il occupait. Se reconstruire pas à pas

Ce qui est documenté

Ce que montrent les études

Si vous avez besoin de savoir que tout cela a été observé ailleurs que dans votre histoire, voici deux travaux.

Le lien traumatique

L’une des études historiques sur le lien traumatique est celle de Dutton et Painter. Elle portait sur 75 femmes ayant récemment quitté une relation abusive, dont 50 avaient subi des violences physiques. Les chercheurs ont retrouvé une association entre :

  • l’intensité des mauvais traitements intermittents ;
  • la différence de pouvoir dans le couple ;
  • l’attachement persistant à l’ancien partenaire ;
  • les symptômes traumatiques ;
  • l’estime de soi.

Ces relations étaient observées peu après la séparation et encore six mois plus tard. Ce résultat est important parce qu’il montre empiriquement quelque chose de contre-intuitif : l’alternance elle-même participe à la persistance de l’attachement.

La violence et les périodes positives ne doivent donc pas être étudiées séparément. C’est précisément leur succession, peur, perte, soulagement, amour, puis de nouveau peur, qui peut devenir déterminante.

Les distorsions cognitives documentées

Une revue exploratoire publiée en 2025 a analysé douze études sur les distorsions cognitives et les prises de décision chez des femmes victimes de violences conjugales. Elle retrouve notamment :

  • l’auto-culpabilisation ;
  • la diminution de la responsabilité attribuée à l’agresseur ;
  • la minimisation de la violence ou de ses conséquences ;
  • la normalisation ;
  • l’espoir que l’autre change ;
  • les croyances de sauvetage ;
  • la focalisation sur les aspects positifs du partenaire ou de la relation ;
  • la conviction de ne pas disposer d’autre possibilité affective.

Cela rejoint directement ce que l’on entend en séance : que ce n’était finalement pas si terrible, qu’il avait quand même énormément de qualités, qu’on était tellement bien quand ça allait.

Ces pensées ne sont donc pas anecdotiques. Elles font partie des mécanismes cognitifs retrouvés dans la littérature sur le maintien des relations violentes.

Sources : Marie-France Hirigoyen, sur l’état de manque et la dépendance dans l’emprise ; Dutton et Painter sur le lien traumatique (75 femmes, dont 50 ayant subi des violences physiques, mesures répétées à six mois) ; revue exploratoire 2025 sur les distorsions cognitives et la prise de décision (douze études).

Quitter le site