Aider une proche
Ce qu’il ne faut pas dire
Presque toutes les phrases de cette page sont dites avec affection, par des gens qui veulent sincèrement aider. C’est bien pour cela qu’elles sont si fréquentes — et qu’elles font autant de dégâts sans que personne s’en rende compte.
Il ne s’agit pas de surveiller chacun de vos mots : vous avez le droit d’être maladroit. Il s’agit de comprendre pourquoi certaines phrases referment la porte, pour pouvoir en dire d’autres.
Le dénominateur commun
Pourquoi ces phrases font mal
Prises une par une, elles semblent anodines. Mais elles produisent toutes l’un de ces trois effets — et ce sont exactement les trois effets que la relation violente produit déjà.
Elles déplacent la responsabilité
Dès qu’on lui demande ce qu’elle a fait, pourquoi elle reste, ce qu’elle compte faire, la charge revient sur elle. Or il n’y a qu’une personne responsable des violences, et ce n’est pas elle. C’est précisément le discours qu’il lui tient depuis des années.
Elles ajoutent de la honte
La honte est le verrou principal : c’est elle qui empêche d’appeler, de porter plainte, de raconter. Chaque phrase qui la fait se sentir jugée, bête ou faible resserre ce verrou d’un cran.
Elles donnent envie de se taire
Si parler coûte plus cher que se taire, elle se taira. Et elle ne vous le dira pas : elle vous dira simplement que ça va mieux, et vous n’entendrez plus rien pendant deux ans.
Le test est simple : après cette phrase, est-ce qu’elle aura plus envie, ou moins envie, de me rappeler ?
Une par une
Les phrases les plus répandues
Si vous en avez déjà dit plusieurs, ce n’est pas grave et ce n’est pas irréparable. Presque tout le monde les a dites.
« Pourquoi tu ne pars pas ? »
La question la plus posée, et la plus destructrice. Elle sous-entend que rester est un choix, donc que la situation est un peu de sa faute. Elle la met en position de devoir se justifier — alors que c’est lui qui devrait avoir à s’expliquer.
Elle ignore aussi la réalité : le logement, l’argent, les enfants, les papiers, et le fait que partir est le moment le plus dangereux.
À la place : « Qu’est-ce qui te retient aujourd’hui ? Est-ce qu’il y a quelque chose que je peux débloquer ? » · Ce qui retient vraiment
« Moi, à ta place, je serais déjà partie »
Variante de la précédente, avec en prime une comparaison dont elle sort perdante. Vous n’êtes pas à sa place : vous n’avez pas vécu des années de dévalorisation, vous n’avez pas peur en rentrant chez vous, et vous ne dépendez pas de lui.
Cette phrase ne lui donne aucune information utile. Elle lui apprend seulement que vous la trouvez faible.
À la place : « Je n’imagine pas ce que c’est. Dis-moi ce dont tu as besoin. »
« Tu es sûre ? Il a l’air tellement gentil »
C’est la phrase qui fait le plus de dégâts dans l’immédiat, parce qu’elle met sa parole en doute au moment précis où elle prend le risque de parler. Et elle confirme ce qu’il lui a toujours dit : personne ne te croira.
Qu’il soit charmant en public n’est pas une objection : c’est une caractéristique. Les hommes violents en société se voient tout de suite ; les autres, non.
À la place : « Je te crois. Je ne savais pas du tout. »
« Il y a sûrement des torts des deux côtés »
Dans un conflit de couple, oui. Dans des violences, non. Cette phrase, qui se veut équilibrée, revient à partager la responsabilité d’une agression entre l’auteur et la victime.
Elle a peut-être crié, répondu, cassé quelque chose. Cela ne change rien : la question n’est pas qui a crié, mais qui a peur de l’autre.
À la place : « Rien de ce que tu as pu faire ne justifie ça. » · Violence conjugale ou dispute ?
« Il faut penser aux enfants »
Selon le ton, cette phrase sert à la faire rester (« ne casse pas la famille ») ou à la culpabiliser de ne pas être déjà partie. Dans les deux cas, elle lui met sur le dos une responsabilité qui ne lui appartient pas.
Elle y pense, en permanence. C’est même souvent la raison pour laquelle elle tient, et parfois la raison pour laquelle elle part.
À la place : « Comment vont les enfants ? Qu’est-ce qui t’aiderait pour eux ? »
« Il va changer, il t’aime »
C’est exactement le discours qui la maintient dans la relation depuis des années, et il vient maintenant de quelqu’un en qui elle a confiance. Les violences ne cessent pas d’elles-mêmes : elles augmentent, en fréquence et en intensité.
L’inverse — « il ne changera jamais, c’est un monstre » — n’aide pas non plus : elle l’aime peut-être encore, et vous la mettez en position de le défendre.
À la place : « Ce que je vois, c’est que ça ne s’améliore pas depuis que tu m’en parles. » · Peut-il changer ?
« Tu dois porter plainte »
L’intention est bonne, l’effet est une pression de plus. Porter plainte est une démarche lourde, pas toujours sûre, et parfois dangereuse si elle n’est pas préparée. Une femme qui s’y sent poussée et qui est mal reçue au commissariat en ressort souvent plus abîmée qu’avant.
C’est à elle de décider du moment, en connaissant ses options.
À la place : « Si un jour tu veux y aller, je t’accompagne — et on peut se renseigner avant. » · Plainte, main courante, signalement
« Si tu y retournes, je ne veux plus en entendre parler »
L’ultimatum part souvent d’un épuisement réel, et c’est humain. Mais il produit exactement ce que l’auteur des violences recherche : la coupure du dernier lien extérieur.
Elle y retournera peut-être quand même. La seule différence, c’est qu’elle n’aura plus personne à appeler.
À la place : « Je ne suis pas d’accord, et je reste là quand même. » · Pourquoi elle y retourne
« Tu aurais dû m’en parler avant »
Elle vient de faire la chose la plus difficile, et le premier retour est un reproche. Vous pensez peut-être exprimer votre affection ; elle entend qu’elle a mal fait, encore.
À la place : « Je suis content·e que tu m’en parles maintenant. »
« Tu as de la chance, ça aurait pu être pire »
Et toutes ses variantes : « au moins il ne te frappe pas », « d’autres vivent bien pire », « il y a des femmes qui meurent ». Chacune lui signifie qu’elle n’a pas encore assez souffert pour avoir le droit de se plaindre.
Les violences psychologiques laissent des séquelles aussi profondes que les violences physiques, parfois plus durables.
À la place : « Ce que tu vis est grave. » · Les types de violences
Pas seulement des phrases
Agir à sa place : le piège
C’est l’erreur la plus compréhensible de toutes. Vous voyez une situation dangereuse, elle ne bouge pas, et vous décidez d’agir. Dans presque tous les cas, c’est elle qui en paie le prix.
- Aller lui parler à lui, le confronter, « le remettre à sa place ».
- Déposer une main courante ou une plainte à sa place, sans son accord.
- Prévenir sa famille, ses collègues, son employeur sans lui demander.
- Publier quelque chose, même allusif, sur les réseaux sociaux.
- Déménager ses affaires, ou vider un appartement « pour l’aider ».
- Lui fixer un délai : « tu as un mois pour partir ».
- Enquêter : fouiller ses comptes à lui, interroger les voisins.
- Promettre que vous « vous en occuperez » à sa place.
La seule exception est le danger immédiat. Si une scène est en cours, si vous entendez des coups, des cris, si vous la croyez en danger de mort : appelez le 17 sans hésiter, y compris en tant que voisin. On peut appeler pour quelqu’un d’autre.
En dehors de cette situation, c’est elle qui connaît le mieux le niveau de risque : elle vit avec lui, elle sait ce qu’il fait quand il se sent menacé. Une intervention bien intentionnée mais non préparée peut déclencher une escalade.
Sans un mot
Ce qui blesse sans qu’on ait rien dit
Les attitudes comptent autant que les phrases, et elles sont plus difficiles à repérer parce qu’on ne les entend pas.
Changer de sujet
Elle lâche quelque chose de grave et la conversation glisse ailleurs. Elle en conclut que ce n’est pas un sujet dont on parle, et elle ne reviendra pas dessus.
L’éviter après
Ne plus l’inviter, espacer les appels, par gêne ou par impuissance. De son côté, cela ressemble exactement à ce qu’il lui annonçait : que les gens finiraient par se détourner.
Le regard qui change
La traiter en victime, parler plus doucement, la plaindre. Beaucoup de femmes disent que ce regard-là est l’une des raisons pour lesquelles elles ont cessé d’en parler.
Raconter à quelqu’un d’autre
Même à une personne de confiance, même « pour avoir un avis ». Si cela lui revient à lui, c’est elle qui en subira les conséquences. On demande toujours avant.
Continuer comme si de rien n’était avec lui
Rire à ses blagues, l’inviter, lui parler normalement devant elle. Vous n’êtes pas obligé de le prendre à partie — mais une distance polie est un message qu’elle lira.
Attendre des résultats
Soupirer, demander « alors, tu as appelé ? », manifester de la déception. L’aide conditionnée à des progrès devient une pression de plus.
À emporter
Par quoi les remplacer
Si vous ne deviez retenir qu’une colonne de cette page, c’est celle de droite.
Ce qui referme
- « Pourquoi tu ne pars pas ? »
- « Moi à ta place… »
- « Tu es sûre ? Il a l’air gentil. »
- « Il y a des torts des deux côtés. »
- « Tu dois porter plainte. »
- « Si tu y retournes, j’arrête. »
- « Ça aurait pu être pire. »
Ce qui ouvre
- « Qu’est-ce qui te retient aujourd’hui ? »
- « Je n’imagine pas ce que c’est. »
- « Je te crois. »
- « Rien ne justifie ça. »
- « Si tu veux y aller un jour, je t’accompagne. »
- « Je reste là quoi qu’il arrive. »
- « Ce que tu vis est grave. »
Et si vous avez déjà dit l’une de ces phrases ?
Cela se répare, et simplement : « J’ai repensé à ce que je t’ai dit l’autre jour. Je crois que je m’y suis mal prise. Je te crois, et je suis là. » Revenir sur ses mots est l’un des gestes les plus réparateurs qui soient — c’est exactement ce que lui ne fait jamais.